Un conseil, mes amis : profitez bien des trente-trois premières lignes pour m'aimer, parce qu'à la trente-quatrième vous allez me détester....
Je suis sadique, je sais.
Comment ai-je pu survivre ? Comment est-il possible qu'après plusieurs heures (plusieurs jours ?) à me déshydrater, à brûler mes dernières ressources énergétiques, je sois encore là, en vie autant que je l'étais avant ? J'ai tout à l'heure évidemment et avidement englouti ce que je considère comme un don de la providence. Était-ce un test de Leur part ? Sont-ce eux qui, d'une manière inconnue, me maintiennent en vie ? Je me rends compte que je ne change pas depuis que je suis arrivé. Ma barbe n'a pas poussé plus que d'habitude en un seul jour. Je n'ai pas eu l'occasion de me laver, et pourtant je ne me sens pas sale. La chaleur, peut-être, empêche la crasse de se déposer sur ma peau tellement brûlée qu'elle en est devenue inexistante. J'ai l'impression de mourir d'étouffement à chaque bouffée que j'inspire, et pourtant je transpire à peine. Comme dirait Juliette, il y a comme un problème. Quelque chose qui n'est pas logique. Comme si à un moment, les évènements avaient cessé d'avoir les conséquences escomptées.
Ne suis-je qu'un jouet à la merci de mon imagination ? On en a déjà discuté, je crois. Hier, peut-être, ou avant-hier. Ou bien le mois dernier. Marcher au soleil me fait perdre tous mes repères. Sauf que je n'ai pas chaud, je cuis. Et je ne marche pas, je tombe. Chacun de mes pas n'est qu'une chute rattrapée in extremis vers la lave en fusion qu'est le sol. Souvent, je me demande pourquoi j'avance. Mais j'y trouve autant de réponses qu'à la question « pourquoi m'arrêter ? », alors je continue.
Je prends tout de même ça avec philosophie (avec qui ? Connais pas.), non, tu ne trouves pas ? Un autre, dans la même situation, aurait de suite sorti son portable et hurlé, dès que son interlocuteur aurait décroché, « Maman vient me chercher ! ». Toi, par exemple, tu aurais fait quoi ? Ah zut. Toi, c'est moi. Et moi, tu vois, je me contente d'avancer et d'accepter ce qui m'arrive. Ou presque. J'ai du self-control, hein ?
C'est moi ou il y a un truc là-bas ? Ah non, j'ai dû rêver. Si, le voilà qui revient ! Il disparaît à nouveau. Peut-être n'apparaît-il que pas intermittence ? Dès que je cherche à me prouver qu'il existe, il n'est plus là. En regardant en haut à gauche, j'arrive à le voir en continu. C'est trois fois rien, juste un point minuscule, mais c'est tellement différent de tout le reste que ça me redonne espoir, en fait. Pour l'instant, je suis encore loin, je peux faire des grandes foulées, mais en m'approchant, il faudra que je ralentisse, pour ne surtout pas l'effrayer si c'est quelque chose de vivant. Non ! Ne cherche pas à le regarder, ça le fait fuir !
Petit à petit, presque imperceptiblement, il grossit, passe du petit point au petit pois, du petit pois au pois, du pois au cercle, du cercle à la poignée de porte. L'Origine.
Ça y est, j'y suis. Seulement un mètre m'en sépare, et cette fois-ci, je suis sûr que c'est la bonne. Je tends mes bras, avance d'un pas, et le bout de mes doigts rencontre une surface plane et fraîche. Un mur. J'y devine à peine la rainure marquant l'emplacement de l'ouverture, elle est si fine qu'une main non avertie ne la sentirait pas. Du travail d'artiste.
Je me décide enfin à attraper ce bouton qui a hanté tant de mes rêves. Il ne cède pas, ne s'effrite pas, je ne me réveille pas. Je tourne, et le tire petit à petit vers moi. Ce qui n'était qu'une fente invisible devient un trait. Je vois enfin autre chose que de la lumière. J'ouvre la porte en grand.