C'est ici que s'achève l'aventure anti-fiction, à moins qu'il n'y ai des gens motivés pour le concours de photos de trucs moches. Presque un an et demi avec vous...♥
J'ai quinze ans. J'ai quinze ans et, jusqu'à il n'y a pas si longtemps, j'étais quelqu'un de bien. Enfin, quelqu'un de normal. J'étais un garçon de quinze ans, semblable à n'importe quel garçon de quinze ans. J'avais des amis qui étaient, comme moi, des types normaux. J'avais quinze ans et j'étais normal.
Comment cela a-t-il pu m'arriver, à moi, pourtant si quelconque ?
« Eh, fait gaffe où tu marches, connard. »
Sans même se retourner, il lève son majeur dans un geste qui, s'il n'est pas élégant, est tout du moins éloquent. « Quelle salope... » Depuis des années, ils se détestaient. Non, ils se haïssaient. C'était physique, psychique, physiologique. Ils étaient deux aimants qui tournaient l'un vers l'autre un même pôle. Ça ne s'expliquait pas, il ne s'était jamais rien passé qui pu le justifier. C'était naturel, irrationnel. C'était fusionnel et consensuel. Et pour eux, c'était normal.
Cette démonstration d'animosité servait principalement à rappeler aux autres ce qu'il en était. Eux, ils n'en avaient pas besoin. Ils savaient. Ils savaient que cette haine froide n'a, comme la guerre du même non, pas besoin de poser des bombes pour être réelle.
Virginie et Paul. C'en était cocasse. Lorsqu'ils se trouvaient dans une même pièce, les mains des autres se crispaient, et leurs yeux allaient de l'un à l'autre, dans l'attente que ça explose. Ce qui n'arrivait jamais. Les deux gladiateurs s'observaient, guettant la moindre faille chez l'adversaire, celle qui lui permettrait de gagner la bataille. Car ka jour où l'assaut final arriverait, il n'y aurait qu'un seul vainqueur. Et une seule chance de survivre.
Je n'ai jamais voulu...
« Pourquoi tu la regardes comme ça ?
- Comment ?
- Comme si t'allais la bouffer.
- Je vais pas la bouffer, je vais la tuer.
- En tous cas arrête, parce que tu fais peur. »
Même ses amis ne pouvaient pas comprendre que ce qui faisait peur, c'était qu'il disait la vérité. Et, depuis quelques temps, il la regardait de plus en plus souvent. Il la connaissait par c½ur, ses gestes, ses expressions, ses mains, ses cheveux. Il la voyait même les yeux fermés. Elle habitait ses nuits et venait hanter jusqu'au moindre de ses battements de paupière. Elle était toujours là, et de plus en plus. Il ne pourrait donc jamais se débarrasser de cette fille ?
Au fur et à mesure du temps qui passait, il s'était rendu compte qu'il agissait toujours par rapport à elle. Ce qu'elle pourrait penser de ce qu'il faisait. Si elle le voyait ou non. Si elle était seule ou avec ses amies. Et il avait réalisé qu'elle était sa raison d'être. Leur haine était un lien plus fort que l'amour le plus sincère. Ils existaient l'un pour l'autre, l'un envers l'autre. Si elle venait à disparaître de sa vie, il s'en sentirait probablement vide et inutile. Désespéré. Sans but. Il entretenait leur animosité comme on rajoute du bois à un feu pour garder sa chaleur. Il en était même venu à se poser des questions sur la véritable nature de cette relation. Il observait Virginie, non plus pour la vaincre, mais pour comprendre. Il s'était mis à sourire lorsqu'il la voyait, par habitude, passer la main dans ses cheveux. Et son sourire était de moins en moins carnassier. Quand elle le regardait, il détournait désormais les yeux. Il évitait autant que possible le face à face et ne répondait plus à ses attaques que par pur réflexe.
Je n'ai jamais rien voulu de cela...
« Pourquoi tu la regardes comme ça ?
- Hein ? Quoi ?
- Eh, mec, réveille-toi ! T'arrête pas de la fixer depuis tout à l'heure.
- Il faut connaître ses ennemis.
- C'est cela, ouais. Avoue, t'es amoureux.
- Non. Non ! »
Ce dernier « non » était tout autant pour son interlocuteur que pour lui-même. C'était tout simplement grotesque, burlesque, impossible. Lui, amoureux de Virginie ? Il aurait été plus crédible de dire que le pape était protestant. Personne ne pouvait croire une chose pareille.
Et pourtant, ça pourrait expliquer beaucoup de choses. Après tout, l'amour et la haine ne sont que deux facettes d'un même sentiment. Ils relèvent tout deux d'un besoin vital et viscéral de l'autre pour exister. Et si, tout ce temps qu'ils avaient passé à se détester, ils n'avaient en fait cessé de s'aimer ?
Cette idée le répugnait autant qu'elle l'attirait. De toute façon, maintenant, le mal était fait, il ne pouvait s'empêcher d'y penser.
Je n'ai jamais voulu que personne ne...
Dans un couloir presque désert, elle l'agrippa par le bras et le plaqua contre le mur.
« J'peux savoir à quoi tu joues en ce moment ? T'as l'air encore plus con que d'habitude. T'es même plus aussi vicieux et retors qu'avant. Tu me ferais presque pitié. »
Elle pensait avoir trouvé la pire insulte à lui sortir avec cette dernière phrase. Mais il était descendu bien plus bas qu'elle dans l'abjection. Sans même essayer de se libérer de ses ongles, il lui répondit en souriant :
« Je t'aime. »
Il y eut deux secondes durant lesquelles son sourire tomba, deux secondes où ses doigts se relâchèrent, deux secondes pendant lesquelles l'expression de triomphe dans ses yeux se mua en peur.
Puis elle éclata d'un rire bref, et, enfonçant sa manucure plus profondément encore dans son avant-bras, lui cracha :
« Ce soir, sur le toit, 22 h. j'ai un jeu à te proposer. »
Dans un regard qui se voulait meurtrier, elle le lâcha et partit sans se retourner. Elle ne doutait pas qu'il viendrait. Il était sûr, quel que soit le jeu, d'avoir déjà gagné.
Je n'ai jamais voulu...
Quand il arriva, elle était déjà là, les jambes pendant sur le bord du toit, regardant la nuit sur la ville, le vent faisant voler ses cheveux. Il s'assit à côté d'elle. Ils restèrent silencieux plusieurs minutes, sans même se regarder.
« Pourquoi t'as dit ça ?
- C'était mon ultime carte. Je l'ai abattue.
- C'est pas un jeu ! Est-ce que...
- C'est vrai ? À ton avis ? »
Le silence revint, chargé de tensions. Puis, violemment, Virginie sortit un revolver de son sac, le posa entre eux et s'assit en tailleur en se tournant vers lui.
« Il n'y a qu'une seule balle. Une vraie. On va jouer à la roulette russe. »
Son visage arborait un air victorieux. Paul la regarda, regarda le pistolet, et s'assit à son tour en tailleur, face à elle, le sourire aux lèvres. Voyant qu'il ne disait rien, elle reprit précipitamment :
« Je commence, puisque t'as trop peur. »
Elle s'empara de l'objet, fit effectuer une rotation au réservoir tout en plaçant le canon sur le côté de sa tête. Ses yeux le fixaient, presque accusateurs. Elle replia son index. Il y eu un déclic. Elle le fixait toujours.
Elle lui tendit, en sourient, le pistolet.
« À ton tour. »
Je n'ai jamais voulu que quelqu'un...
Lorsque je fis tourner le barillet, je savais.
« Tu sais, Virginie, je vais te manquer.
- T'as cinq chance sur six d'être encore de trop dans ma vie.
- Je sais pas comment tu vas survivre, sans moi. T'as intérêt à te trouver rapidement quelqu'un d'autre à détester.
- Fait pas le con, Paul. C'est un jeu, c'est pas toi qui choisis.
- Virginie, j'ai une chance sur six d'y rester.
- Arrête, fais pas l'imbécile, tu vas pas te foutre en l'air sous mes yeux. Donne-moi ce revolver.
- C'est toi qui a décidé, Virginie. T'as joué, c'est mon tour maintenant.
- Paul, NON ! Je n'ai jamais voulu que tu... »
J'appuie sur la gâchette.
Pourquoi faut-il que mes songfics se terminent en haut d'un immeuble?



